Le fameux RPG de simulation indé “Stardew Valley” propose au joueur une expérience en phase avec la nature et un propos sur la vie moderne, retour sur une évasion qui transparaît dans l’histoire, le gameplay et le game design mené brillamment par Eric “Concerned Ape” Barone

Le jeu commence par une cinématique montrant le grand père du personnage principal, sûrement sur son lit de mort, qui nous fait un discours sur la vie moderne. Selon lui nous sommes écrasés par des pressions diverses qui nous imposent un rythme effréné et nous fait perdre les liens fondamentaux qui nous unissent les uns aux autres. Il finit par donner une lettre au joueur, qui ne devra l’ouvrir que lorsqu’il aura envie de changer d’air et de relâcher la pression.

Le plan suivant, quelques années plus tard, tombe à pic, on y voit un open space, appartenant à une entreprise nommée “Joja”, dont la ressemblance troublante de logo avec WatchMojo nous renseigne déjà sur la qualité des conditions de travail.

C’est surtout un bruit assourdissant, de téléphones à la sonnerie stridente et de claviers martelés frénétiquement par des employés au bord du burn-out.

Puis on passe à une vue subjective, dans les yeux du personnage principal, qui en cette morne et éreintante journée de travail décide d’ouvrir la mystérieuse lettre de son grand-père. Cette dernière lui conseille d’aller s’installer à Stardew Valley et de reprendre son ancienne ferme. On a donc ici un motif assez récurrent, tout quitter pour s’installer à la campagne c’est finalement une idée d’histoire qui n’est pas particulièrement révolutionnaire. Mais elle est assez rare dans un jeu vidéo et elle est surtout traitée ici avec brio.
Quand le joueur arrive dans la fameuse Stardew valley après un trajet en bus, le vieux maire lui montre son terrain. Une vraie friche, des rochers, des arbres, des mauvaises herbes ont envahi les lieux, la nature a repris ses droits par la force.

Où a-t-on atterri? Si le joueur pense déjà à comment il va défricher la ferme, il faut voir qu’il est arrivé dans un lieu particulier. Stardew valley, comme son nom l’indique est une vallée (ouais je suis bilingue), déjà elle est en quelque sorte topographiquement fermée, les montagnes et la mer qui l’encerclent en font d’ores et déjà un espace d’autarcie et d’isolement. En s’y penchant un peu, on voit que la petite ville qui se trouve là est assez autosuffisante, peu de liens avec l’extérieur si ce n’est un ou deux personnages qui disent avoir vécu ailleurs par le passé. Seul lien avec le monde, un supermarché Joja à l’est de la ville, son intérieur grand, vide et froid contraste avec les couleurs chatoyantes de l’environnement. Le bâtiment reste là, comme un prédateur à l’état embryonnaire, menaçant la quiétude de la ville à chaque instant. La supérette fait d’ailleurs de la concurrence déloyale à Pierre, le petit épicier du village, avec des séductions perverses à base de réductions, soldes et autres promotions.

Ce que l’on remarque dans la stardew valley, c’est le peu de bâti, le village est tout à fait charmant mais assez vite on se balade dans la verdure. De plus, l’environnement est évolutif, les arbres et l’herbe poussent seuls sans que le joueur n’intervienne, si on se balade dans la forêt au sud de notre ferme, on sera surpris par la manière dont le végétal se répartit. Cette autonomie donne l’idée d’une nature qui n’a pas besoin de nous pour exister, elle nous a précédé et va nous succéder, elle résiste aussi au joueur qui devra par conséquent entretenir son terrain. Plus globalement, la vallée est un lieu relaxant, l’ambiance sonore est très détaillée, plusieurs nuances de son en fonction du terrain, des bruits d’animaux, la brise qui siffle et surtout la bande-son.
L’ambiance sonore est en forte adéquation avec ce que le jeu veut véhiculer, des musiques gaies aux sonorités entraînantes et au rythme dansant alternent avec des morceaux s’apparentant à la berceuse, tout en gardant ce côté électronique qui nous rappelle l’identité visuelle du jeu en pixel art.

A travers ce travail d’ambiance et de level design, Eric Barone nous propose une suggestion de campagne, des traits savamment choisis viennent nous évoquer inévitablement un paysage bucolique et chacun peut se rappeler ses vacances à la campagne chez ses grands parents ou que sais-je, la fois où il est resté coincé au fin fond du Poitou à cause d’une grève des transports.
Si le monde de Stardew Valley ressemble sensiblement au nôtre, le développeur y a placé quelques éléments surnaturels et mythologiques qui peuvent être allégoriques du propos du jeu. Le joueur découvre assez vite au nord de la ville, dans un vieux centre socioculturel abandonné, des petites créatures immatérielles, les “Junimos”, on apprend à parler leur langage avec l’aide du vieux sorcier au sud-ouest de la carte.

Ces petits esprits envoyés par mère nature ne sont pas sans rappeler des religions animistes ou même d’anciennes traditions celtiques. Ils demandent au joueur de rapporter des ensembles précis de fleurs, fruits et autres produits naturels pour rénover des salles du centre socioculturel de la ville, autrefois plein de vie. Cela développe l’idée selon laquelle le lien social dans la Stardew Valley est étroitement lié avec le respect de la nature et une connivence avec les petits esprits. Personnifier la nature dans un jeu de simulation comme celui-ci, c’est introduire une part de merveilleux mais aussi placer la nature comme notre principal interlocuteur dans le jeu.
Dans cette même idée d’harmonie avec la nature, le jeu propose une gestion particulière du temps. Le joueur se réveille à 6h du matin, et doit se coucher avant minuit pour vendre ses récoltes et sauvegarder la partie, une journée dans le jeu équivaut à une vingtaine de minutes dans la réalité. Le calendrier est composé de 30 jours par saison et 4 saisons par an, le calendrier est marqué par des fêtes de village ou les anniversaires de personnages.

Cette notion du temps, d’une vie à l’intérieur du jeu qui a sa temporalité propre n’est pas sans rappeler Animal Crossing, qui de son côté se calque sur le calendrier de la console, donc celui de notre monde. Il n’en demeure pas moins que le joueur de Stardew Valley doit vivre au rythme de la nature, on ne peut pas rester à faire la nouba toute la nuit (dommage) et il faut suivre avec rigueur les saisons et le climat si on veut cultiver avec efficacité. Comme on l’a évoqué plus haut, la nature n’attend pas le joueur et il devra composer avec, comme les populations d’autrefois se levaient avec le chant du coq.
Le joueur aura donc son rôle à jouer dans cet univers bucolique que je me suis efforcé de décrire, il propose une relative interactivité avec l’environnement, on peut manipuler à peu près ce qu’on veut sur le terrain de notre ferme et à quelques endroits de la carte comme la forêt ou la mine. En tant qu’agriculteur, vous avez peu de moyens de contourner la nature, les engrais ont un impact relativement faibles et on doit tout faire à la main, à part l’arrosage qu’il est possible d’automatiser mais à un grand coût. Le jeu ne présente pas une nature trop hostile non plus, il n’est pas possible de vraiment perdre sa récolte, si on ne s’en occupe pas les plantations nous attendrons sagement, drôlement sympa quand même.

Toutefois il faut se démener pour travailler sur la ferme, rien n’est gratuit et il faudra se donner du matin au soir pour voir fleurir toutes sortes de fruits et légumes. Le rôle du joueur est finalement de raviver la flamme qui animait Stardew Valley, son installation dans la vieille ferme du village a attiré l’intérêt des habitants qui lui demanderont souvent service, il participe aussi à la renaissance du lien social qui unissait les villageois par la restauration du centre culturel. Votre devoir est donc de perpétuer cette belle activité qu’est l’agriculture, rayonnant positivement sur vous et les habitants. Pour finir, le développeur nous propose un choix intéressant, il est possible d’aller au magasin Joja à l’est de la ville et de s’inscrire en tant que membre. Alors commence une coopération économique avec le géant industriel, produire en masse pour la même entreprise qui vous a vu partir. Allez-vous aller à contre-courant avec l’esprit même de votre déménagement à Stardew Valley? Le jeu nous laisse le choix…
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