Propos sur la nature de Alain: Jusqu’où va la nature dans l’homme?

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« Le thème de la nature est la toile de fond de toutes mes pensées […] Et je ne crois pas avoir jamais fait autre chose, quand je décrivais, que nettoyer ce monde de toute la buée humaine, et le voir comme il serait sans nous »

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Couverture du livre chez Folio collection essais

Pour la petite histoire (peu intéressante mais tout de même) j’ai été porté à lire cet ouvrage pour deux raisons: le thème de mon année de prépa en philosophie est celui de la science, et j’étudie au lycée Michelet de Vanves. Alors quoi de mieux qu’Alain, philosophe et ancien étudiant dans ce lycée sous l’égide de Jules Lagneau? Et quoi de mieux qu’un ouvrage dont l’un des thèmes principaux est notre connaissance scientifique de la nature? Voilà pourquoi j’ai lu cet ouvrage bien qu’il ne soit pas au programme de l’année. Maintenant petite analyse/présentation

Entre poésie et philosophie
Cet ouvrage est construit en propos, qui sont des petits textes de 1 à 4 pages numérotés et présentant chacun un argument étayé par des anecdotes et exemples. Ce qui frappe d’abord à la lecture de ce bouquin c’est l’alternance entre des propos relevant presque de la poésie, non pas par leur métrique mais par la richesse des descriptions et la dimension lyrique que le philosophe leur insuffle; et d’un autre côté des propos qui seront plus familiers à celui qui étudie la philosophie, arguments clairs, exemples, méthode dissertative.
Dans tous les cas cet ouvrage parle de la nature d’une manière plutôt lyrique et triviale, Alain raconte souvent des anecdotes de promenades, un peu à la Rousseau. Il décrit les phénomènes les plus communs: le rouge-gorge qui chante, les paysans bretons qui récoltent le goémon ou les torrents d’eau qui se déversent des écluses. Le lecteur peut sentir certaines qualités littéraires du philosophe (contrairement à Kant, respect à lui mais bordel c’est horrible à lire) qui usera d’images parlantes et plaisantes « Paix et guerre ensemble dans le corps de ce doux oiseau. La pensée manque en ces petites têtes, la pensée qui voit les différences, et qui fait les différences. Heureuses différences, qui feront la paix.« 

Voir la nature pure, nue
A travers ces observations minutieuses, ces moments de silence dédiés à la contemplation de la nature, le philosophe s’engage à voir une nature pure dans son existence. C’est-à-dire une nature qui nous préexiste et qui existera après nous, une nature aveugle, faites d’atomes qui s’entrechoquent, une nature sans intention. C’est ainsi qu’Alain, avec l’appui des connaissances scientifiques de son temps qui viennent étayer les théories des anciens tel Aristote et des modernes comme Descartes, critique le fait d’imputer une intention à la nature. Il prend des exemples tels la mer, qui par son mouvement régulier et houleux aide à comprendre la mouvance perpétuelle des atomes. « Tout subit tout. Cela n’est ni mal ni bien. C’est ainsi.« 
Pourtant effacer toute volonté divine de la nature ne lui retire en rien sa beauté, Alain prône la contemplation du ciel, qui par son immobilité nous sert de base aux lois de ce monde. Il cherche la beauté dans le muet et l’aveugle, et la trouve.
« Une beauté d’existence, de pure existence, peut-être. Ce qui me fait penser cela, c’est que la nature est belle d’autant plus qu’elle semble nous ignorer.« 

L’homme et la nature intrinsèquement liés
Pour Alain il existe bien évidemment l’éternelle dichotomie entre nature et culture, seule la morale est finalité humaine. Toutefois pour le philosophe la nature ne s’arrête pas au seuil de notre culture mais se trouve au contraire à la base de tout développement culturel. En effet, on trouve dans l’ouvrage de nombreuses comparaisons entre la religion chrétienne et païenne (par définition paysanne). Les fêtes religieuses sont étroitement liées aux saisons, aux mouvements du ciel. La nature est en fait une grande métaphore de l’homme et de sa culture et l’homme dans ce milieu n’a pu s’empêcher de calquer ses coutumes sur les mouvements de la planète, le climat et les phénomènes du ciel.
Par les métaphores et le travail sur l’image, le philosophe nous enjoint à considérer un autre temps, celui de la nature, bien plus lent que le notre. Nous appartenons pourtant profondément à ce monde terrestre. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques; heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans le bois.« 

Réflexions sur notre connaissance du monde
L’ouvrage est très dense et il comporte nombre de réflexions sur la science, les apparences, l’expérience, le savoir et le pouvoir. Alain nous décrit la vision d’un homme qui ne se fie pas aux apparences et affirme que la science doit passer par beaucoup de détours afin de connaître une chose. Bien qu’ils n’existe pas de nature des choses à proprement parler, pour lui tout est en rapport avec tout, la composition atomique de la matière est gage de l’extériorité de tous les phénomènes. Ces thématiques sont certes bien moins poétiques et métaphoriques mais tout aussi intéressantes.
On trouvera aussi dans ce livre l’opposition entre le savoir et le pouvoir, l’homme qui possède la technique ne sait que très rarement le véritable fonctionnement des choses, il préfère agir sur elles plutôt que de les contempler et ainsi agir sur son esprit. « Savoir ou pouvoir, il faut choisir. ces hommes innombrables qui tendent une antenne sur leur toit, ils croient toucher la science par là; mais au contraire ils s’en détournent« 
En clair pour déconstruire la culture et la technique il faut en revenir à la nature, objet de contemplation éternel, complexe et alambiqué… « Mais pourtant, ne penser qu’à ce que l’on peut, est-ce pouvoir? »

La philo accessible
Pour moi qui peine à lire Kant ou Auguste Comte ce livre est un plaisir de lecture, pour celui qui n’étudie pas la philosophie il est tout à fait adapté également. Le vocabulaire est pour la plupart du temps assez simple et comme je l’ai dit le style est agréable et rend le tout fluide.
Alain est un philosophe résolument moderne qui se base pourtant sur un retour aux fondements païens de nos sociétés. A travers l’observation de la nature, il développe des réflexions sur la science, l’expérience, la politique et même l’art. Par ce retour aux temps les plus immémoriaux il règle les questions modernes.
« Et il est vrai que notre âme, cet intérieur si intime, s’étend alors au-delà des mondes, de façon qu’en cette étrangeté et inhumanité du monde nous sommes pourtant chez nous. »

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