Undercurrent, le chef-d’oeuvre de Tetsuya Toyoda?

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Tetsuya Toyoda, après le succès de son recueil de nouvelles en manga intitulé Goggles, nous livre un one-shot captivant qui va sonder au plus profond de nos relations humaines. Critique de ce récit intimiste et de ce manga esthétiquement époustouflant qui a réussi à impressionner le célèbre Jiro Taniguchi lui-même.

Présentation et résumé
Tetsuya Toyoda a concouru en 1987 pour le prestigieux magazine Afternoon, il obtiendra le prix 16 ans plus tard en 2003 quand son histoire Goggles est prépubliée. Après ce premier succès il sort Undercurrent en 2004, il est publié chez nous par Kana.

Entrons directement dans le vif du sujet, nous sommes dans la banlieue éloignée de Tokyo où Kanae, une jeune femme d’environ 25 ans, travaille dans les bains publics (établissements très courants au japon) de ses deux parents décédés, avec l’aide de sa tante.

My Life in the Bathhouse of Ghosts: Undercurrent | COLONY DROP
Kanae aux bains publics

On apprend vite que le mari de cette femme a récemment disparu, il serait parti en voyage avec son travail et se serait évaporé sans laisser de trace. Après des mois de recherche Kanae commence à perdre espoir mais surtout à se questionner sur son propre rôle dans la fuite de son mari (ce genre de brusque disparition n’est pas sans rappeler quartier lointain de Jiro Taniguchi mais nous y reviendrons). L’entreprise de son mari envoie alors un homme assez mystérieux et taciturne, Hori, pour aider Kanae un peu débordée par son travail.

Hori et son regard plein de vie

Peu après Kanae croise une ancienne amie de son université qui lui conseille un détective privé comme moyen de retrouver la trace de son mari. Elle engage donc le détective Yamazaki, un excentrique qui la fait d’emblée douter sur une question cruciale: connaissait-elle vraiment son mari? En effet Kanae n’avait cessé de répéter que rien dans le comportement ni dans la personnalité de son mari ne présageait de son brusque départ. Les brèves discussions qu’auront ces deux personnages seront de plus en plus enrichissantes pour le lecteur et pour Kanae, qui commence à accepter la fuite de son mari de mieux en mieux.

Yamazaki le losbo

En ce qui concerne la relation entre Kanae et Hori, elle restera toujours extrêmement ambiguë, à certains instants on sent une certaine tension amoureuse mais le mangaka s’applique à rendre le tout très flou et trompeur. Les semaines passent jusqu’au jour où une petite fille nommée Miyu, cliente régulière des bains publics, est enlevée. Alors que tout le monde se morfond en attendant une réponse des policiers partis la chercher, Kanae est prise de tremblement, frappée par la douleur aigüe d’un souvenir ancien que je ne vous dévoilerais pas ici. Ce souvenir est lié à un rêve qu’elle fait à plusieurs reprises au cours du manga, dans lequel elle se voit étranglée et plongée dans l’eau, paradoxalement elle décrit ce songe comme plutôt doux.

Undercurrent – Tetsuya Toyoda | Il était une fois un manga
Le rêve récurrent de Kanae

Je ne pense personnellement pas que dévoiler tous les rebondissements de l’histoire gâcherait cette œuvre toutefois je resterait assez évasif sur la fin pour ceux que cela pourrait déranger. Miyu est finalement retrouvée saine et sauve, le kidnappeur ne lui ayant finalement pas fait de mal. C’est ensuite que le détective Yamazaki, dont le contrat était pourtant arrivé à son terme, apprend à Kanae qu’il a retrouvé son mari et qu’elle pourrait le rencontrer si elle le souhaitait. Les deux époux ont alors un entretien que je ne vous raconte donc pas, il apporte néanmoins une très belle conclusion au problème. De son côté Hori dévoile à un des vieux qui fréquentait les bains, et par la même au lecteur, la raison de sa venue ici, il semblerait donc que sa présence ne soit pas un hasard. La dernière page nous laisse sur Hori quittant le domicile de Kanae…

Fin

L’insoluble complexité des relations humaines
Comme j’ai pu le mentionner plus haut, ce manga aborde le thème retors des relations familiales. Si je l’ai comparé à Quartier Lointain de Jiro Taniguchi c’est qu’il met en scène la disparition brusque ou plutôt la fuite, d’un proche. Si il n’y a pas la même fatalité que chez Taniguchi, le départ volontaire d’un mari ou d’un père soulève évidemment tout un tas de questionnements. Kanae cherche les erreurs qu’elle aurait pu commettre et se pose la fatidique question: connaît-elle vraiment son mari? Sachant qu’elle-même dissimule ses faiblesses et son traumatisme sous des allures de femme forte et inébranlable.

Dans l’histoire cela se traduit par des situations toujours complexes et floues, on ne saura jamais vraiment la nature de la relation entre Hori et Sakae et lorsque l’on possède les révélations d’Hori à la fin, nombres de répliques antérieures prennent du sens ou peuvent se lire sur plusieurs niveaux. Il en va de même avec le mari de Kanae, bien que l’histoire du couple trouve un dénouement, tout n’est que subtilité et finesse, si on comprend certaines des motivations du mari à s’enfuir ainsi que la réaction de Kanae, pas de retrouvailles touchantes ou de violente dispute, Tetsuya Toyoda sait faire glisser une intrigue vers sa fin doucement, comme en ruisselant…

Undercurrent présente donc deux histoires enchâssées, celle du mari fugitif et celle d’Hori et du traumatisme de Kanae, les deux récits se rejoignent et s’entremêlent autour de la jeune femme. C’est une plongée au coeur des relations humaines dans ce qu’elles ont de plus tordu et complexe que nous offre ce manga, avec des situations toujours ambivalentes, le lecteur s’interroge à chaque page sans pouvoir jamais cerner totalement les personnages ni la trame narrative dans son entièreté.

Le détective, envoyé providentiel
Je souhaite maintenant aborder quelque peu le cas du détective Yamazaki qui me semble digne d’importance. Il faut d’abord savoir que ce détective est un personnage récurrent de l’œuvre de Tetsuya Toyoda que l’on peut retrouver dans plusieurs de ses récits.

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Yamazaki en mission

Il a souvent un rôle très pertinent dans les différentes histoires, dans Undercurrent, il aide grandement Kanae à accepter le départ de son mari et à se poser les bonnes questions quant à la situation. Son côté excentrique cache une impressionnante perspicacité et une acuité à saisir les tenants et les aboutissants d’une situation. Cependant il reste toujours un personnage un peu hors de l’histoire, n’ayant pas de contact avec le reste des protagonistes et sachant se mettre en retrait toujours au bon moment. Une sorte d’ange gardien qui fait avancer l’histoire sans y participer réellement, on comprend que sa figure si particulière revienne dans l’oeuvre de Toyoda.

L’eau comme composante essentielle
Comme vous pouvez le remarquer, le titre Undercurrent se réfère à une sorte de « courant sous marin ». Compte tenu de cet élément, du rêve de Kanae et de son travail aux bains publics, on reconnaît clairement un fil directeur dans l’élément aqueux. En effet l’esthétique du manga participe à cette thématique, le mangaka emploie de l’aquarelle dans certaines cases pour un rendu des plus saisissant.

Undercurrent de Tetsuya Toyoda - Critique Manga | Chickon
Undercurrent de Toyoda Tetsuya - Tankobon - Livre - Decitre

Le personnage principal se réfugie dans l’eau quand elle se trouve seule avec elle-même, certaines discussions avec Hori se font de part et d’autres des murs séparant les bains des hommes de ceux des femmes. Tout cela donne une ambiance très intimiste, un côté à la fois apaisant et angoissant, on pense au rêve de Kanae où elle se fait étrangler puis plonger dans l’eau, l’eau revigore les membres tout autant qu’elle peut donner la mort. Cette esthétique de l’eau n’est pas sans rappeler Le Goût du chlore de Bastien Vivès que je vous recommande d’ailleurs vivement.

Le « Undercurrent », c’est donc le courant sous-marin, le sous-jacent, ce qui se cache dans les bas-fonds. C’est une métaphore des sous-entendus qui parsèment l’œuvre

L’écriture du silence
Cette esthétique est également soulignée par un découpage très habile, Toyoda aime à prendre de nombreuses pauses, des plans larges avec une composition simple et facile à lire. Le découpage fait totalement honneur au trait du mangaka, très fin et aux subtilités dans l’expression des personnages très appréciables:

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Parfois le découpage semble aussi comme une introspection chez les personnages, de simples regards en disent très long. Le mangaka joue sur les réminiscences et pose parfois des images faisant office de pensée ou de flash-back au milieu de la page sans éléments pour les distinguer des autres cases, une manière d’effacer la frontière entre présent et passé comme si l’on se trouvait en l’esprit de Kanae. Tetsuya Toyoda sait prendre son temps et pousse le lecteur à regarder attentivement, mettant en perspective les éléments visuels et narratifs.

Undercurrent" de Tetsuya Toyoda - le monde en nous

Une écriture qui passe des dialogues denses et plein de sens à des silences tout aussi bavards si je puis dire. Il en résulte des sortes de soubresauts entre lesquels on se plaît à contempler la beauté du trait.

Le chef-d’oeuvre de Tetsuya Toyoda?
En définitive, Undercurrent se place dans les thématiques assez grave que l’on peut retrouver dans Goggles, des familles brisées, des points de non-retours. Mais c’est aussi un mélange de moments plutôt légers et comiques couplés à une toile de fond profonde et complexe, un peu comme le recueil qu’il écrira plus tard: Coffee Time, dans son ensemble moins sombre il faut l’admettre.

A mon sens, Undercurrent va encore plus loin que, Goggles dans l’aboutissement de son intrigue tout en laissant une part de non-dit, d’incertain. Les deux histoires sont presque indépartageables mais Undercurrent mérite son statut de one-shot en ce qu’il présente une intrigue cousue de fils d’or et complète dans ce qu’elle veut montrer. Néanmoins lisez aussi Goggles si l’envie vous en prend c’est tout bonnement excellent.

Conclusion
L’auteur nous délivre ici un récit haletant, des personnages auxquels on s’attache dès les premières pages, ainsi qu’une intrigue reprenant un lieu commun: un membre de la famille qui s’en va, mais le traite ici avec brio et en sortant des sentiers battus.
Vous attendront le soulagement d’un bon bain chaud mais aussi les frissons d’une douche froide: Undercurrent c’est une œuvre à lire d’une traite, au calme…

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