Pierre Michon, primé par l’Académie française en 2009, nous livre une fiction historique plus vraie que nature. Ainsi il fabrique de toute pièce “Les Onze”, un tableau légendaire représentant le redouté Comité de Salut Public en 1794. L’auteur y pose une réflexion sur la nature de l’Histoire, et le pouvoir évocateur de la littérature.

Le féru d’art ou le visiteur de musée averti aura sans doute compris dès le début de sa lecture que “Les Onze” n’existe que dans une réalité littéraire et dans l’esprit de Michon. Toutefois, l’illusion est si complète et si bien mêlée à des événements et personnages historiques réels, que l’on se laisse vite prendre au jeu. Le but de l’oeuvre n’est en fait pas de faire un vulgaire canular, que le tableau existe ou non importe peu, le texte l’aura rendu vrai
On constate une véritable puissance d’évocation chez Pierre Michon, il manie les mots de sorte à imprimer dans l’esprit du lecteur des scènes frappantes de vérité. Par ses digressions amusantes, il donne l’impression de rajouter des anecdotes pour étayer des faits avérés historiquement. Ses personnages, qu’ils soient Robespierre ou François-Elie Corentin le peintre fictif, sont ancrés dans la grande Histoire, celle qui oscille entre la Science et le Roman National. Ainsi le lecteur se retrouve confronté à un troublant récit, qui s’adresse directement à lui et réclame sa complicité.
Cette écriture virtuose permet à l’auteur de développer un propos sur l’Histoire et ce que l’on tient pour vrai, ainsi qu’un sous-texte sur la frontière entre réalité et fiction. Comment savoir ce qui tient de la fable et ce qui relève de la science? Une grande partie de notre culture historique nous est transmise sous la forme de récits, mais il est parfois dur de repérer les exagérations, les rumeurs ou encore les éléments biaisés. Mais alors, le tableau “les Onze”, qui paraît si bien s’intégrer dans les rouages du Temps, n’a-t-il pas aussi sa place dans l’Histoire?
Tel est le pouvoir des mots, ou plutôt de la littérature. En lisant Les Onze de Pierre Michon, on consent à modifier l’Histoire le temps de quelques heures, à pénétrer dans ces époques troublées où les hommes se confondent avec des héros de roman.
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